Mercredi 19 septembre 2007

        Antoine Poncet a inventé une véritable machine à décerveler la représentation. Sa cible ? Toutes les productions visuelles et signifiantes de ce monde. Son mode d'action ? La contamination. Implacable mais vraie: tout assemblage de formes ou de signes atteint du syndrome de ce virus troueur devient immédiatement poreux. Outrageusement perméable à l'éco-système physico-chimique, économique ou symbolique qui l'entoure. Troué, un magazine permet de nouvelles rencontres, signifiantes ou non, entre différents niveaux d'information. Et, ultime degré de cette traversée des strates, la vue du sol ou de la table, au-dessus de quoi il est posé. Trouée, une reproduction de n'importe quelle œuvre laisse apparaître un étrange ailleurs : irrégularités de mur, invisibilité de l'air, violence d'une lumière...
   
    Face à cette attaque virale, les œuvres se répartissent en trois principaux sous-groupes : celles qui résistent mal ( Caillebotte, Monory, Barney), celles qui résistent très mal (Rauschenberg, Murakami, Manet), et celles qui résistent presque bien (Véronèse, Warhol, Pollock). La perforation, ou l'esthétique du presque. Un Warhol troué à 58% est-il toujours un Warhol ? A quoi ressemble un Matthew Barney qui ne ressemble plus à rien ? La limite. C'est elle, justement, qui impose aux formes et aux êtres leur statut spatio-temporel. Un statut qui, semble-t-il, n'est jamais définitif. Donc discutable. Donc négociable. Maître de cérémonie, Angelo-le-mort-festif nous rappelle que les limites entre le mort et le vivant, l'œuvre et la non-œuvre, l'ici et l'ailleurs ne sont ni fixes ni intangibles. Réversibilité des apparences, la machine à décerveler est une machine à réincarner. Les perforations deviennent des confettis, qui sont eux-mêmes lancés, dispersés, semés, puis contrecollés un par un sur un filtre de transparent, encadré d'un châssis de bois. C'est le Semis, qui peut par ailleurs provenir d'une seule source ou être phylogénique. Gloire aux transformations, place à l'aléa ! Quel que soit le résultat obtenu, la magie blanche aura opéré: la cause sera devenue l'effet, le trou la surface. Et le dedans, le dehors. «Le moi n'est qu'un trou», affirmait Lacan. Un trou, c'est-à-dire un point aveugle, objet fatal du regard de l'Autre. Un lieu problématique, dépourvu de substance immuable et d'attributs originels.
C'est à ce point aveugle du représenté (le moi-visage !) que nous mène la perforation poncettienne : sachant qu'il y a un trou, où commence l'œuvre,où finit le reste ?

LAURENT QUINTREAU, « Minotaure » n° 5, 2004
Par Laurent Quintreau - Publié dans : poncetti
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